Témoignages

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Emprise familiale

Parfois, Je la retrouve dans mes rêves.
Elle est là.
M’attend.
Accueillante.
Bienveillante.
Le sourire au bord des lèvres.
La peau tannée par le soleil.
C’est le souvenir que j’en garde.
Les rides en grand nombre d’une vie passée en mon absence, comme des cicatrices que j’aurais laissées de l’avoir abandonnée. Trahis. C’est ce qu’Elle me fait croire.
Tandis que tout s’est détruit entre nous, l’eau de l’amère révélation emportant tout sur son passage, Elle me tend les bras.
M’enlace à nouveau.
Cela fait si longtemps que je ne l’ai pas côtoyée.
Des années.
J’ai rompu tous les liens qui me retenaient à Elle.
En vain. Il a suffit d’un regard, pour réactiver en moi les souvenirs heureux.
Comme si l’eau effaçait les mauvais souvenirs. Même les plus toxiques.
À moins que la peur infantile n’ait été réactivée au premier regard. Qui sait ? Pourtant, j’ai dû me battre fermement pour me dégager du bord de son gouffre. Je mourais d’Elle sans m’en apercevoir.
L’aimant aveuglément, mon attirance maladive, pour Elle, m’emprisonnait. La protégeant jusqu’aux mensonges. Jusqu’à l’absurde. Dans le déni de l’impact qu’Elle avait eu sur ma vie.
L’Amazone frappant le premier qui osait dire le malaise qu’il ressentait à son contact, d’un mot assassin, c’était moi. Je pouvais me transformer en guêpe, en cobra, ivre de colère pour protéger ce qu’il n’aurait pas fallu dissimuler, mais dénoncer.
Victime de ses tourments cachés, j’étais la garante du silence qui la protège. D’aucun appellerait cela l’omerta.

Il m’a suffit d’une fois. Une fois pour regarder son paysage d’un ailleurs qui m’a fait prendre conscience de la désolation des illusions qui y régnait.
J’ai bien tenté de parler à l’autre victime protectrice des actes de barbarie incestueuse commise dans le silence nocturne. Car je n’étais pas la seule à vivre ce cauchemar de l’ombre sous anesthésie.
Alors, pour garder sa cohésion, par peur d’un avenir à vivre sans pouvoir le contrôler, Elle a largué les amarres qui me retenaient à son port sordide. Se mentant à Elle-même pour protéger les violeurs et la façade de cette cellule si enviée par nos pairs. Désespérant.
Rejetée par Elle, bannie, j’ai erré dans le désert de l’abandon, me sentant arrachée, décollée, déracinée d’avoir parlé en Vérité. Je goûtais les affres de la double peine, celle des victimes.

Elle, c’était ma famille.

Je ne peux que la côtoyer sans danger dans mes rêves, désormais.
Il m’a fallu lâcher prise, aidée par une armée d’amis, de médecins, de psychologues, pour quitter les bords dangereux de son Emprise, et goûter au plaisir délicieux d’une vie où désormais… tout est possible. Le meilleur restant l’avenir à écrire sans eux.
Car je le sais… je suis lucide.
L’emprise familiale est une colle gluante qui aimante au premier regard.
Je ne dois plus la revoir.
C’est le prix à payer pour vivre libre sans emprise.


18 + 20

18 ans + 20 ans = 38 ans…
18 + 20 = Délai de prescription
Game over.
Trop tard.
Vous avez perdu une vie. Ou la moitié.
Sans espoir de réparation judiciaire.
La réparation, passé ce délai, on ne peut l’acquérir qu’en travaillant sur soi. Dans un cabinet de psy.
Combien de victimes se réveillent trop tard de leur long sommeil destructeur ?
Combien de victimes sortent des limbes de leur inconscient, les violences qu’elles ont subies après leur trente-huitième année ?
Combien de prédateurs chassent encore et encore dans nos rues, dans nos écoles, parce que leurs premières victimes n’ont plus possibilité d’obtenir réparation devant un tribunal ?
Triste constat.
Jouer dans la cours judiciaire n’est en rien ma cour de récréation. Ni ma cour de réparation.
Mais si j’avais eu le choix ?
En aurai-je pris le chemin ?
Je me suis réveillée à quarante ans. 38 + 2 ans… trop tard.
Je n’avais pas conscience qu’en tant que victime, j’avais une date de péremption. Trente huit ans moins une journée.

Que faisais-je le 2 septembre 2009 ? Si mes souvenirs sont bons, je me noyais dans le travail, je grossissais à vue d’œil, mon corps partait en cacahuète, j’étais remplie de colère contre moi-même, j’étais angoissée pour tout et rien et j’avais enfoui l’os de l’inceste au fond de mon jardin.
La justice de ce pays ne s’accorde pas avec la crise de la quarantaine.
Je ne regrette en rien la façon dont j’ai mené mon combat pour me sortir de ce guêpier.
Toutefois, j’admire les victimes de violence qui osent emprunter ce chemin là. Faire face à son bourreau dans une cour de justice… Quel courage.
Que ce dernier porte sa honte et sa culpabilité devant le peuple, entre une robe noire d’avocat et le regard d’un juge.
C’est l’une des seules façons de stopper la nuisance dont il est capable.
Seule la justice peut faire en sorte que les prédateurs ne commettent plus d’outrages sur d’autres enfants, d’autres bébés, femmes, hommes.
Toute la population est touchée par ce fléau.
Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît, disait Audiard…
Les cons… les manipulateurs. Les pervers. Ça ose tout ! …et si en plus, ils peuvent agir impunément… passé le délai de 18+20 ans. C’est mettre la justice du coté des agresseurs et anéantir la parole des agressés.Proroger sans délai de prescription les crimes sexuels.
Voilà une arme aiguisée comme une épée de Damoclès à poser sur la tête des agresseurs sexuels.
Voilà le poids qui fera pencher la balance de Dame Justice, non plus du côté des bourreaux mais du côté des victimes.Justice doit être rendue. Sans délai de prescription.
38 ans et un jour… Un bel âge pour revivre.


Olivier Demacon
Témoin